D'où je viens


Le verdict

Le football d'abord. Dix ans, un ballon, et l'évidence que rien d'autre ne compterait autant.

Angoulême, France, 1991

Angoulême, France, 1991

Dix ans plus tard, je n'avais pas changé d'avis. Je venais d'obtenir mon premier diplôme d'entraîneur quand, à vingt ans, une route a tout arrêté. Un choc, des mois en fauteuil, plusieurs opérations, une rééducation sans fin. Et cette phrase, posée comme un fait : tu ne rejoueras plus au football.

Je n'y ai pas cru. Pas par bravade, par optimisme, devant un diagnostic comme on en formule mille. Ces mois couché m'ont laissé du temps, beaucoup, et l'amour du jeu intact.

Je me suis remis debout. J'ai rejoué en deuxième division départementale. Le verdict s'était trompé.

Alors je suis parti. L'Espagne, l'Angleterre, Malte. Un poste dans une société de paris sportifs, et un matin où la seule chose nette était que je n'avais rien à faire là. J'ai démissionné le jour même.

J'avais vu à la télévision une académie où des enfants jouaient pieds nus, en Côte d'Ivoire, selon la méthode de Jean-Marc Guillou : le beau geste avant le score. J'ai écrit à l'homme qui dirigeait ce réseau mondial. La lettre a suffi pour un rendez-vous, le rendez-vous pour la suite : quelques semaines plus tard, je rejoignais l'une de ces académies, en Thaïlande.

Le terrain

La Thaïlande, dépaysement total. Au milieu des champs de canne à sucre, une académie dirigée par Éric Decroix, ancien professionnel, champion de France. Un oiseau posé sur le dos d'un buffle, dans une rizière. Un autre rythme, une autre façon de vivre. On s'entraînait pieds nus, matin et soir. Le geste, la sensation, et le résultat seulement après. J'étais dans mon élément, dans cette frugalité qui ne manquait de rien.

Quand l'aventure JMG s'achève, je m’entraîne avec une 3ème division thaïlandaise et m’empoisonne avec de l’eau bue à l’entraînement ; un mois cloué par la fièvre dans une chambre de Bangkok. C'est là, allongé, que j'écris mon propre projet. Le fauteuil, puis cette chambre de Soi Sukhumvit 81 : deux fois, c'est l'arrêt qui m'a mis en marche.

Rien ne s'est fait tout de suite. Des refus en Thaïlande, le soutien de quelques amis, puis un tour du monde, littéralement : Australie, Mexique, États-Unis. Un rendez-vous, enfin, en France : Nadine Marchand, de la fondation ENGIE, qui a cru au projet. Je suis reparti là-bas. Acadena est née dans le bidonville de Klong Toey, en 2015.

C'est là, sur le béton, que j'ai appris ce que je sais vraiment faire. Voir, projeter, fédérer. Un garçon que personne ne voulait, sans confiance, qui ignorait ce qu'il valait : une seule prise de balle a suffi pour savoir qu'il était fait pour ça. Il est devenu la plus belle réussite du programme, et un homme bien. Derrière lui, un leader du bidonville m'a suivi, et j'ai eu les clés et la confiance pour mener mon petit groupe là où je l'avais promis, vers une vie meilleure.

Mon métier n'est pas de former, il est de voir. Reconnaître dans un seul mouvement ce qu'une vie peut devenir, surtout quand tout, autour, dit le contraire. Le même refus que sur mon fauteuil, tourné cette fois vers les autres.

Bird, programme Acadena, Klong Toey, 2015

Bird, programme Acadena, Klong Toey, 2015

Le déclic foot féminin

La conviction est venue à la fin d'Acadena garçons. Une intuition, d'abord : là où le jeu féminin a encore tout un territoire technique à prendre, j'ai vu un espace immense, et la place d'un football qu'on n'a jamais vu. On est en 2018.

Il y a l'écart de départ. Le football féminin part de plus loin. C'est l'outsider, celui qui a le plus à prouver, donc le plus de mérite à faire rêver. Une fille d'un milieu modeste qui s'élève par un beau jeu, c'est une histoire qui vibre, parce qu'elle vient du plus bas possible.

J'ai compris que je tenais une thèse, pas une cause. Aujourd'hui, on regarde le football féminin comme l'ombre du masculin, un reflet en moins bien. Je refuse cette place. Une joueuse en mouvement, technique pure, porte son histoire à travers son corps, et ce qu'elle donne à voir, aucun homme ne le donnera. Pas une pâle copie, pas un second plan. Une femme comme on ne l'a jamais montrée, un football qui lui appartient.

L'intuition demandait une preuve, et je suis allé la chercher loin. Premièrement à La Carpio, un bidonville de San José au Costa Rica, un premier programme pour les filles. Et bizarrement c'est ce fil qui m'a ramené vers la Thaïlande et sa fédération de football, puis vers Janista.

Janista